Avenue Franklin Roosevelt - 8:40.



Kevin.

Je vais encore être en retard ! Pourvu que la porte à côté de la salle de permanence soit ouverte, sinon c’est le Cerbère et son bulletin de colle. Quand je serai grand et que j’aurai mon bac, je reviendrai le voir et là on verra bien qui rigole : « Alors vous avez vu, vous êtes resté et moi je suis parti, vous ne pouvez plus me coller. En plus maintenant que je gagne beaucoup d’argent, je me suis acheté une super moto, alors, je ne suis jamais plus en retard ! ». En plus attaquer par Histoire-Géo, c’est pas du jeu, c’est de l’acharnement ! Avec l’autre moche ! Et puis parler d’hommes politiques morts il y a 100 ans … Déjà que les vivants, je n’y comprends rien …

Deux heures à lutter pour pas s’endormir de bon matin … Et puis récréation et ensuite devoir de français.

La récréation. La chance de voir Morgane. Quel con ce Christophe de l’avoir plaqué parce qu’elle a pas voulu coucher à la soirée de Stèph ! Moi je m’en fous de coucher, je veux juste être avec elle ! Et l’embrasser, parce que l’embrasser, ça doit être super bon !

Et puis peut-être que, cet été, elle sera partante pour venir avec moi chez Thomas dans le sud ? Et on s’éclatera grave !

Enfin, si je réussis à pas redoubler, parce que sinon, la Bretagne avec les vieux, ça sera pas torride !

Faudrait que je remette la main sur ce poème, à la bibliothèque. Ce truc japonais ou chinois. Et je le recopierai à l’encre sur du super beau papier. Je le glisserai dans son sac à l’inter-cours. Ouais, je ferais ça tous les jours et elle saurait jamais qui lui écrit : le poète mystérieux ! Je suis sûr qu’elle adorerait ! Faut la jouer hyper classe avec les filles surtout avec Morgane. Vu qu’elle lit plein de livres, elle doit forcément aimer la littérature. En plus des trucs asiatiques, ça fait trop exotique !

Et puis pour le dernier poème, je lui écrirais un truc hyper personnel en lui racontant toute la vérité. Un truc très profond pour lui déclarer ma flamme ! Avec des mots très sensibles, très beaux « Morgane, je suis fou de toi, quand je te regarde … » Merde, Morgane ça rime avec quoi ? Banane ? Non trop con ! ou alors Morgane tu veux voir ma banane ? Non c’est bon pour la porte des toilettes ! Morgane, fleur qui fane ? Non, ça c’est l’insulte suprême ! Morgane cabane … Morgane caravane … Merde ! Si elle s’appelait Christelle, je pourrais lui parler de Citadelle ou alors « Morgane, tu es belle, je veux que tu sois ma citadelle ! ». Comme dans l’amour crétois … Ou chrétien, ou courtois, je ne sais plus …

Et pourquoi je suis là comme un imbécile dans ce bus ? Pourquoi je n’ai pas de scooter ? Ca, ça serait sublime un scooter : « Morgane, j’ai mieux que le métro, viens, je te ramène avec mon scooter, tu sentiras le vent dans tes cheveux ! » Ou alors un cheval, c’est mieux un cheval ! Un bronco, fougueux et blanc tacheté ! « Left hand kevin ! », le kid de la cour d’école ! Et puis j’aurai toujours derrière moi un gars en train de jouer de l’harmonica ! Et tout le monde baisserait les yeux !

Ouais mais le bonnet d’âne sur le stetson, c’est pas ça et être collé en santiags, c’est être collé quand même !

Et ce devoir de Français. Merde. Disserter sur l’autre histoire de naufragé … Se masturber dans le sol ou se couvrir de lait pour glisser dans des grottes, c’est vachement pervers, non ? En plus il est homo avec son indigène ! Vendredi ! Ce nom ridicule ! Mercredi c’est ravioli et vendredi, c’est Vendredi ! La honte ! Chiche, je le mets en citation dans la dissertation ? Au moins je justifierai mon zéro ! ou alors, je refuse de faire le devoir et j’invoque des raisons morales. Je leur dit que mes parents sont des témoins de Jéhovah et pense que le livre a été écrit par le diable ! Et je porte plainte contre la prof pour harcèlement sexuel ! Ça lui fera tout drôle la vieille peau ! Et je passerais à la télé !

Ouais ! A la télé ! Et je dénoncerais l’Education Nationale qui ne laisse plus les jeunes rêver ! Qui nous met plein d’idées de vieux en tête ! Qui nous fait réciter des pièces de théâtre de l’Antiquité écrites par un pervers qui se tapait la mère et la fille et puis toute la descendance ! Et puis tout le monde me suivrait. On descendrait dans la rue pour manifester ! « Des distributeurs de préservatifs dans les lycées pour que les élèves se protègent contre les cours à caractère sexuel ! » « Des distributeurs de boissons et de chewing-gums gratuits ! »

La Révolution ! Et moi je serais en tête du cortège ! Et Morgane, elle me prendrait pour un dieu vivant ! Et on ferait des sit-in à République, des conférences à la Sorbonne !

Et je raterais mon année et cet été, la Bretagne. La mort en direct … Ce n’est pas juste.



« Michel Tournier a écrit Vendredi ou les Limbes du Pacifique avec énormément de symbolisme pour réaliser en quelque sorte une réflexion sur la condition humaine. A la lecture de ce livre, il faut savoir faire la part des choses pour comprendre derrière les multiples images la vision tournerienne de l’homme, sa vie, son œuvre … »

Ouais, c’est bien comme introduction, ça fait intelligent.



Le narrateur.

J’envierais presque ce collégien. J’envierais plutôt son insouciance. Les jeunes – entendez les lycéens et les étudiants – sont les seuls usagers qui sourient spontanément dans un bus.

Un adulte responsable ne sourit pas effrontément dans les transports en commun. Il sait que l’étalage agressif d’une quelconque forme de bonheur y est interprété comme une insulte directe par tous les autres usagers. Ces considérations ne touchent pas les jeunes ; ils ne sont pas encore imprégnés par les codes de bonne conduite en vigueur dans un bus : profil bas, attitude hiératique, distanciation, silence …

Il est reconnu que la jeunesse se moque des conventions. Elle ne déroge pas à cette règle dans les transports en commun. Elle circule en bande, discute haut et fort, offre à qui veulent l’entendre les péripéties de cour d’école. Elle rie aussi, elle rie bruyamment.

Arrive malheureusement le jour où le jeune quitte le bac à sable pour une toute autre arène. Il se dépare de sa tenue extravagante et décousue pour enfiler le costume du professionnel. Il ne prend plus le bus pour se rendre à l’école ou à l’université ; il utilise ce mode de transport pour aller travailler.

La prise de conscience de son rôle productif dans la société, l’arrivée de responsabilités et d’obligations contraignantes lui font perdre son insouciance. Alors il ne sourit plus. Il fait sienne l’attitude de tout usager des transports en commun : il monte et prend sa place en silence. Je le sais, j’ai suivi le même processus.

Il est amusant de constater que les adultes partagent tous le même sentiment : jeunes, ils rêvaient de rentrer, enfin, dans le monde des grands. Une fois arrivés à leur but, ils confessent tous une nostalgie compassée pour cette époque bénie de l’enfance.

Les adultes responsables – à la différence des jeunes – sont immuablement silencieux dans les transports en commun. Les usagers du bus en premier lieu. C’est un code, une règle établie. Il y a forcément une personne qui a – un jour – édicté cette obligation : il faut se taire dans les transports en commun. Et cette règle est devenue une loi inconsciente de la mémoire collective, un conditionnement. De manière outrancière, on pourrait parler de réflexe pavlovien.

Cette règle est d’autant plus signifiante un jour de grève. Prenons un cas d’école :

Un matin, vous arrivez à votre arrêt avec une légère angoisse. La veille, les informations télévisuelles vous ont appris que, suite à un mouvement de grève, de fortes perturbations étaient à craindre dans les transports en commun. Nonobstant, vous attendez patiemment l’arrivée improbable d’un bus au milieu d’une foule anormalement clairsemée. Sur ces entrefaites, arrive un autre usager que vous apercevez régulièrement dans votre bus. Il se place d’instinct près de vous. Autant dire que cette personne vous a aussi identifié comme étant un habitué de la ligne. Ladite personne est manifestement aussi inquiète que vous. Dans ce conteste-là, il ne faudra pas plus de deux minutes à cette personne pour vous interpeller et vous demander gentiment si vous pensez qu’un bus risque de passer. Vous pouvez prendre le même transport que cette personne pendant plusieurs dizaines d’années en ayant mutuellement conscience l’une de l’autre sans que jamais, je dis bien jamais, cette personne ne vous adresse la parole pendant l’un des trajets. Je ne parle même pas de l’éventualité que vous alliez spontanément lui parler. Cet état de fait est, bien entendu, justifié par la sacro-sainte règle énoncée ci avant.

Il existe une seule situation au cours de laquelle un usager du bus est irrésistiblement conduit à discuter avec un autre usager du bus : le jour où il n’y a pas de bus.

Avenue Montaigne – 8:44

Nos deux touristes, Chris et Debbie, viennent de descendre. On dit souvent que ce sont les meilleurs qui partent les premiers. Ceux-là nous ont accompagnés jusqu’à la fin. Leur attitude dans le bus oscillait entre l’étonnement enfantin, l’incompréhension amusée et une certaine gêne oppressante. Ils étaient néanmoins contenus, ils étaient dans un bus. Une fois à l’air libre, ils furent saisis par l’angoisse de l’inconnu. Thank God, ce sentiment honni dans le nouveau monde fut rapidement balayé par l’enthousiasme puéril que mettent les Américains à découvrir notre pays qui ressemble pour eux à un immense Luna Park – d’où l’inintérêt d’avoir construit aux portes de Paris un parc d’attractions à la gloire de leur souris nationale …

Le sourire est un véritable viatique au pays du dollar chatoyant. Il faut faire montre de bonne humeur pour toute occasion. C’est le signe des gagneurs, des forts, des battants. Les tristes rasent les murs des officines de pharmacie ou des cabinets de psychanalystes – ce qui ne les empêche pas de vous narrer leur pérégrination scato-freudienne avec un sourire des plus obscènes ! Si l’asiatique choisit d’afficher à toute heure un léger sourire de contentement, c’est pour ne pas troubler d’un mouvement intempestif des zygomatiques l’onde bienveillante sur laquelle navigue son humble embarcation. L’Américain, lui, fend le monde avec ostentation en offrant à tous les miséreux qui n’ont pas la chance d’appartenir à sa belle nation un sourire de missionnaire.

Des atrabilaires, des méchants fielleux ou simplement des jaloux vous diront que le sourire niais affiché en toute occasion par l’Américain est la preuve flamboyante de leur personnalité de grand benêt, d’enfant attardé. Ce ne sont que des méchancetés. L’Américain ne connaît que l’aspect positif des choses. Il est optimiste par nature, rendant ainsi un vibrant et quotidien hommage aux pionniers qui ont colonisé cet immense territoire où il vit dorénavant.

Laissons les donc sourire à l’envi devant nos monuments, nos magasins, nos trottoirs, nos bérets et nos images d’Epinal …



Alma Marceau – 8:47

Le narrateur


Le périple touche à sa fin. Je vais pouvoir descendre et vous laisser en compagnie de la quatrième de couverture de ce livre.

Et pourtant, je ressens une frustration latente chez une certaine catégorie de lecteurs : les lectrices. Ce livre s’adresse principalement aux utilisateurs et utilisatrices des transports en commun. Sans distinction de sexe, d’âge ou de condition sociale. L’ouvrage à été traité sur le mode du neutre. En essayant de ne jamais dissocier les deux catégories génériques de lecteurs. Cependant, mesdames et mesdemoiselles, vous vous dites d’une part que le livre a été écrit par un homme. C’est vrai. De ce fait, il a plus facilement privilégié ses congénères. D’autre part, que l’écrivain a relaté les émois des hommes devant une belle femme, ce qui est très partial : en effet, il arrive fréquemment que des hommes beaux montent dans le bus. Et que les passagères en ressentent une certaine émotion.

C’est tout aussi vrai.

Dois-je pour autant être traité de misérable misogyne ? Non et la preuve en est que j’ai gardé pour la fin la meilleure part : « Rien que pour vous mesdames ». Et que vous soyez mariées ou non, peu importe !

Alors Maestro ! Musique !

Aujourd’hui, il fait beau. Il est tôt, le soleil brille, mais l’air est encore frais. Les employés de la voirie viennent de passer, le trottoir est propre et luit d’une fine pellicule d’eau. Les commerces ouvrent les uns après les autres. Votre tenue est des plus seyantes. Vous vous sentez bien en ce petit matin et vous attendez tranquillement le bus en vous souriant à vous-même. Manque un petit rien pour que vous vous mettiez à fredonner.

Le bus est là, à l’heure et à première vue, il n’est pas encore bondé. Vous montez à l’arrière. Les gens s’écartent et vous rendent votre sourire. Vous recadrez votre sac contre vous et attrapez par habitude la barre pour vous tenir. Vous vous apprêtez à tirer de votre sac ce livre, que vous êtes en train de lire, pour vous tenir compagnie quand vous entendez une voix grave et chaude, indistinctement. Vous ne prêtez pas attention. Une main vous touche alors l’épaule. Vous tournez la tête par curiosité et vous le voyez. Il est grand, beau, la trentaine ou plus. Il vous sourit, oui à vous. Et il vous répète en vous désignant le siège qu’il vient de libérer.

« Pardonnez moi madame, je vous en prie, prenez place …»

Vous tournez la tête à droite et à gauche pour vous assurer que ce geste de galanterie vous est bien destiné. Sa main est toujours sur votre épaule. Elle est puissante et légère. Chaude et réconfortante.

Il est insistant et prévenant. Vous hésitez. Voilà un nouvel arrêt. Une femme âgée et fourbue monte à son tour. Elle lorgne la place libre. Et bon an mal an finit par y grimper alors que l’homme s’écarte tout en vous fixant du regard. Vous êtes gênée. Le bus redémarre. Vous regardez toujours la vieille dame. Au fond, c’est bien mieux ainsi. Vous n’avez pas à lui être tributaire. Et lui ? Il s’est rapproché. Il est contre vous. Il vous presse délicatement et ne vous a pas quitté du regard. Il affiche toujours le même sourire. Il s’approche de votre oreille.

« Je suis désolé, le privilège de l’âge. Vous êtes bien trop jeune pour lui souffler la priorité ! »

Vous rougissez.

« Mon dieu, vous rougissez. Vous allez me prendre pour le joli cœur des transports en commun ! »

Vous souriez.

« Voyez ! Vous souriez maintenant ! soyez donc plus méfiante, votre sac est bien fermé ? »

Vous regardez instinctivement votre sac et votre main vient buter sur la fermeture éclair. Vous relevez la tête, vers lui, honteuse.

« Excusez moi, je ne sais pas pourquoi j’ai regardé mon sac ! J’ai honte ! »

Il se met à rire. Tout le monde tourne la tête vers vous deux. Vous rougissez à nouveau.

« Vous êtes connue sur cette ligne, non ? Tout le monde a l’air de vous sourire … J’ai emménagé le mois dernier avenue Junot et j’ai découvert ce week-end que cette ligne de bus me conduisait directement à mon bureau. Epatant ! En revanche, vous connaissez un peu les commerçants du quartier ? »

Il est parfaitement rasé. Brun, les tempes grisonnantes. Il porte un costume bleu marine sur une chemise à manchettes. Il est très grand. Et à bien regarder l’aréopage constitué des usagers du bus, il détone. En plus, il est bronzé. Il irradie la grisaille ambiante. Et son parfum …

« Oui … Je connais les commerçants du quartier … Vous cherchez quelque chose en particulier ? »

« Tout à fait, je cherche un traiteur. Je suis perdu le soir devant mon assiette ! Comprenez, j’ai été muté, je rentre de l’étranger. Et ma femme n’arrivera qu’à la fin de l’année scolaire avec nos enfants. Donc comme tout homme qui se respecte, je ne suis pas du tout doué pour les tâches ménagères et j’en ai un peu marre de dîner au restaurant ! Vous accepteriez de me faire faire le tour du quartier un samedi matin … Mais je vous importune ! »

« Non pas du tout ! Je comprends, recommencer à zéro dans une nouvelle ville … »

« Seul de surcroît ! Mais vu le travail en cours ! »

« Mon arrêt approche. Je descends à la prochaine station. Je … »

« Vous descendez à Alma Marceau ? Ne me dites pas que vous travaillez dans le quartier ! Je suis à l’angle de la rue Pierre Charron et de l’Avenue Georges V ! »

« Je travaille, plus bas, Avenue François 1er … »

« Merveilleux ! Alors nous pourrions déjeuner ensemble un midi. Que faites-vous ce midi, ça vous dirait de se retrouver vers 12 heures 30, treize heures si vous préférez ? »

« Ecoutez, je ne sais pas ? Peut-être, il faut que je vois … »

Vous descendez. Il vous a précédé. Il vous tend presque la main et vous regarde avec un large sourire. Il vous demande une nouvelle fois, il a repéré un restaurant rue de la Trémoille … Oserez-vous accepter ? C’est là que la musique a commencé. La guitare doucement, puis ont suivi le clavier et l’accordéon. Un petit air entraînant, un rien espagnol, avec un accent des faubourgs …

Moi aussi je descends et je vous laisse là ; je ne saurais perturber une scène si charmante.

Mon trajet matinal s’achève place de l’Alma. Il ne me reste plus qu’une avenue à remonter pour rejoindre mon lieu de travail. À ma droite, après la descente du bus, j’aperçois la flamme dorée, réplique de celle de la Statue de la Liberté. Au pied de ce monument a été apposée une plaque commémorative à la mémoire d’une princesse morte dans un accident de la circulation. Il m’arrive d’avoir une pensée émue pour cette femme dont la vie s’est arrêtée dans une voiture alors que mon existence quotidienne commence chaque jour dans un bus.

La disparition de cette princesse est d’autant plus tragique que sa vie n’était pas dédiée à l’automobile. Un simple concours de circonstances a fait qu’elle a pris place dans la mauvaise voiture. Je partage avec elle un certain état de fait. Je ne suis pas chauffeur, pilote, mécanicien ou garagiste. Je ne m’intéresse nullement aux voitures. Je n’en possède même plus.

De même, il est dans l’ordre des choses que je n’emprunterai plus le bus un jour prochain. Et ce, bien avant que mon dernier voyage ne se fasse à bord d’une somptueuse limousine entièrement réservée à ma dépouille. J’abdiquerai les transports en commun en signe de résignation. Ensuite, lassé de la marche à pied dans un environnement saturé en dioxyde et monoxyde de carbone, je délaisserai la grande ville pour un endroit perdu loin de la pollution. Je réaliserai alors que ce processus d’individualisation que je vous expose maladroitement à longueur de page n’était qu’un simulacre forcé d’adhésion à la société libérale que ni vous ni moi n’avons adoubé. Je renierai cette pathétique œuvre de jeunesse en hurlant le long d’une départementale : « le bus est un suppôt du grand capital ! Il ne sert qu’à accompagner les ouvriers dociles sur leur lieu de travail ! »

Alors même que j’aurai quitté ce mode de transport, je deviendrai aussi aigri que bon nombre de ses usagers. J’aurais de même réussi ce que j’ai tenté dans ce livre : j’aurai fini par donner une âme à ce véhicule. On finit bien par étaler son fiel sur n’importe quoi.

Le bus est un miroir à plus d’un titre. Si tant est qu’il permette à quelqu’un de prendre définitivement conscience de son individualité, c’est parce qu’il est un reflet – figé – de notre société. Les autres usagers auxquels nous sommes confrontés ne sont qu’une parcelle de nous-mêmes. Chaque personne présente dans un transport en commun est une facette de notre culture urbaine. Il n’y a plus vraiment de groupes différenciés dans notre société. Il préexiste maintenant une multitude de sous-groupes rassemblés dans un grand effort d’interdépendance et d’uniformisation. Ce qui nous individualise les uns des autres n’est plus qu’apparence.

On croise tout Paris dans un bus parisien, à n’importe quelle heure de la journée et jusque tard dans la nuit. Avec un peu d’attention, on peut observer tous ces gens qui font la petite grande histoire de cette ville. Ceux qui la nettoient, ceux qui la construisent, ceux qui servent dans les restaurants, ceux qui étudient dans ses Facultés, ceux qui remplissent ses bureaux, ceux qui arrangent ses spectacles, ceux qui lisent ses livres et même ceux qui les écrivent.

Merci à eux pour ce bout de chemin.